Dans mon métier de consultant digital, j’accompagne des entreprises, des indépendants, des profils très variés. Mais certaines missions sortent du cadre. Celle de Xavier reste l’une des plus marquantes de ma carrière. Pas par sa complexité technique. Par sa profondeur humaine.

Un brief simple : partager l’histoire en PowerPoint

Xavier m’a contacté avec un projet tout simple. Il voulait un blog. Un endroit en ligne pour rassembler et partager les diaporamas qu’il envoyait par e-mail à ses proches depuis des années. Des PowerPoint amusants, des montages décalés, parfois émouvants ces fameux fichiers .pps que tout le monde a reçus au moins une fois dans sa boîte mail et qu’on transfère avec le sourire.

Pour Xavier, ces diaporamas n’étaient pas de simples forwards. C’était sa façon à lui d’entretenir le lien. De dire à ses amis, à sa famille : je pense à vous. Il avait 84 ans, il maîtrisait PowerPoint mieux que beaucoup de cadres que je croise en formation, et il voulait simplement un espace pour que ses créations soient accessibles à tous, à tout moment.

C’est le genre de mission qu’on accepte en pensant que ce sera rapide. Et puis on découvre la personne.

Derrière les diaporamas, un témoin du siècle

En travaillant avec Xavier, j’ai découvert qu’il avait aussi mis en forme un récit autobiographique. Pas un livre — un diaporama, évidemment. Intitulé « Ce que j’ai connu, ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu », c’est le journal d’un enfant de Poissy entre 1937 et 1945.

Et quel journal.

Xavier y raconte les grèves d’avant-guerre vues par un gamin de six ans. L’exode de 1940 qui fut pour lui, confié à ses grands-parents, une joyeuse partie de pêche en Dordogne pendant que des millions de Français vivaient l’enfer sur les routes. Le pensionnat de Passy-Buzenval sous l’Occupation, la faim permanente, ce fameux bouillon du soir surmonté d’un unique œil de graisse à partager entre tous. Les bombardements alliés de Pâques 1942 sur les usines Ford de Poissy, à quelques mètres de la maison familiale, à moitié détruite.

La scène devenait dantesque et je l’ai toujours devant les yeux. Nous étions, je crois me rappeler, une dizaine de personnes qui, dans la lumière blafarde, projetaient des ombres fantasmagoriques à chaque explosion.

— Xavier « Ce que j’ai connu, ce que j’ai vu, ce que j’ai vécu », Histoire en PowerPoint

Et puis la Libération, avec ses zones d’ombre que Xavier n’a jamais esquivées. Son père, premier magistrat de Poissy, face à un peloton d’exécution allemand sauvé in extremis par l’intervention d’une secrétaire allemande dont la famille ne retrouva jamais la trace. Les « résistants de la dernière heure » qui tiraient dans le dos d’une section en retraite avant de fuir en criant que les Allemands revenaient. Les femmes tondues. Les règlements de comptes. Mais aussi la liesse, les Américains, les chewing-gums, et son oncle Jacques en uniforme de lieutenant dont il arborait fièrement le calot dans les rues de la ville.

Ce que Xavier m’a appris sur le contenu

Je ne suis pas historien. Je suis consultant en social selling, en CRM, en stratégie digitale. Mais ce que m’a appris Xavier, c’est que le digital, au fond, n’est qu’un outil de transmission. Histoire en Histoire en PowerPoint partagé par e-mail ou un blog, c’est la même intention : toucher quelqu’un, transmettre quelque chose qui compte.

Xavier n’avait pas de stratégie de contenu. Il n’avait pas de persona cible. Il ne se souciait pas de son taux d’engagement. Il faisait ce que font les meilleurs communicants naturels : il racontait des histoires vraies, avec sa voix à lui, pour des gens qui comptaient pour lui. Et ça fonctionnait.

En vingt ans de métier, j’ai accompagné plus de 200 entreprises et indépendants dans leur présence en ligne. J’ai vu des budgets conséquents investis dans des stratégies sophistiquées qui ne généraient aucune connexion humaine. Et j’ai vu un homme de 84 ans, avec un simple blog histoire en PowerPoint, créer autour de lui une communauté fidèle et engagée — sans le savoir, sans algorithme, sans publicité.

La leçon est limpide : l’authenticité bat la technique.

Ce qui reste

Xavier a signé son récit en février 2015. Il l’a conclu sur une note typique de sa génération pas de plainte, pas de pathos, juste le constat sobre d’un homme qui a traversé l’Histoire et qui en a tiré, malgré tout, une vision nuancée de la nature humaine.

À cette époque, dans les épreuves, nous n’étions pas assistés par des « cellules psychologiques » comme maintenant… Et on s’en sortait aussi bien sans être traumatisés pour autant…

— Xavier

Son blog a existé et a disparu avec lui Ses PowerPoint ne circulent plus. Et son témoignage ces vingt et une diapositives sur fond de livre ouvert reste un document d’une valeur inestimable. Pas pour les historiens. Pour ses petits-enfants. Pour tous ceux qui un jour se demanderont comment c’était, vraiment, d’avoir six ans sous les bombes et treize ans face à un peloton d’exécution.

Merci, pour ta confiance. Pour ton histoire en powerpoint. Et pour nous avoir rappelé que la meilleure stratégie de contenu au monde, c’est d’avoir quelque chose à dire — et le courage de le dire avec sa propre voix.

Vous pouvez retrouver tous ces fichiers ici