Une somme théologique, philosophique et politique pour le XXIe siècle
Basé sur l’intégrale des 600 chroniques de Gérard Leroy et ses contributeurs.
QUESTIONS EN PARTAGE : GENÈSE D’UNE AVENTURE NUMÉRIQUE
Tout commence parfois par une rencontre improbable, au carrefour de la technique et de l’esprit. Nous sommes en 2007. Je m’appelle Philippe Weickmann et je suis alors technico-commercial chez Apple. Mon quotidien est fait de processeurs, de systèmes d’exploitation et de solutions numériques. Gérard Leroy, lui, habite un tout autre monde : celui de la théologie, de la réflexion philosophique et de l’écriture.
Nos chemins se croisent autour d’un ordinateur. Je me rends chez lui, non pas pour débattre de la Trinité ou de la géopolitique, mais pour des conseils sur le Mac. De ces dépannages informatiques va naître, au fil des visites, une conversation ininterrompue et une profonde amitié.
Je découvre un homme d’une érudition rare, dont la pensée foisonnante méritait de franchir les murs de son bureau. Je lui parle alors d’Internet, non comme d’un simple outil, mais comme d’un nouveau continent à évangéliser, d’un espace de liberté où la parole peut circuler sans frontières. Je lui suggère l’idée d’un “blog”.
Gérard, homme de livre et de papier, écoute, hésite, interroge. L’idée de jeter ses réflexions dans l’océan numérique le laisse d’abord songeur. Mais la graine est semée. Il finit par adhérer au concept, saisissant l’opportunité formidable de ce “parvis des Gentils” moderne.
Je me mets alors à l’ouvrage pour bâtir l’écrin technique, un site sous Drupal, conçu pour être le réceptacle de sa pensée. Ainsi est né le site.
Ce qui ne devait être qu’une expérience est devenu une œuvre. Jour après jour, semaine après semaine, Gérard Leroy a nourri ce blog avec une constance et une rigueur intellectuelle admirables. Ce sont aujourd’hui plus de 600 articles qui constituent ce trésor. Ce qui a commencé par une conversation privée devant un écran s’est transformé en un dialogue mondial, lu et apprécié sur tous les continents.
Cet article est le fruit de cette amitié et de cette intuition partagée : que la technique, lorsqu’elle se met au service du sens, peut devenir le plus puissant vecteur de l’Espérance.
Philippe Weickmann
PLAN GÉNÉRAL
INTRODUCTION GÉNÉRALE : L’URGENCE DE PENSER
- Présentation du projet.
- La méthode : entre actualité brûlante et recul métaphysique.
- Le constat d’un monde en mutation : sécularisation, crises et quête de sens.
LIVRE I : LES FONDEMENTS – FOI, RAISON ET HERMÉNEUTIQUE
- Chapitre 1 : Le divorce et la réconciliation. Histoire des rapports entre Science et Foi. La fin du positivisme. Le dialogue nécessaire (Einstein, Jean-Paul II).
- Chapitre 2 : Qu’est-ce que croire ? Distinction entre Foi et Croyance. Le pari de la confiance. La critique de la religion (Barth, Bonhoeffer).
- Chapitre 3 : L’art de l’interprétation. L’herméneutique comme nécessité vitale. Lire les Écritures aujourd’hui. Sortir du fondamentalisme et du littéralisme. La pensée de Claude Geffré et Paul Ricœur.
LIVRE II : UNE HISTOIRE VIVANTE DE L’ÉGLISE ET DES FIGURES SPIRITUELLES
- Chapitre 1 : Les origines. Les premières communautés, Paul, Pierre, et la rupture avec le Judaïsme. L’inculturation dans le monde gréco-romain.
- Chapitre 2 : Les Pères et les Docteurs. La construction du dogme (Nicée, Chalcédoine). Portraits d’Augustin, Athanase, Grégoire de Nysse, Thomas d’Aquin.
- Chapitre 3 : Crises et Réformes. Le Moyen-Âge (Cluny, Cîteaux). Le traumatisme de la Réforme (Luther). La crise moderniste.
- Chapitre 4 : Le souffle de Vatican II. Yves Congar, Joseph Moingt. L’Église comme “Peuple de Dieu” et non comme monarchie. Le pontificat du Pape François : synodalité et périphéries.
LIVRE III : LE DÉFI DU DIALOGUE INTERRELIGIEUX ET DE LA LAÏCITÉ
- Chapitre 1 : Le visage de l’Autre. La philosophie de l’altérité (Levinas). Le pluralisme comme volonté divine (Babel inversée).
- Chapitre 2 : L’Islam et l’Occident. Histoire (Abbassides, Andalousie). Distinction entre Islam et Islamisme. Les défis de l’intégration et la mémoire blessée (Algérie).
- Chapitre 3 : Le mystère d’Israël. Racines juives du christianisme. L’histoire du peuple hébreu. Antisémitisme et mémoire de la Shoah.
- Chapitre 4 : La Laïcité en question. Distinction entre laïcité de l’État (abstention) et laïcité de la société (expression). Le risque du “laïcisme” dogmatique.
LIVRE IV : GÉOPOLITIQUE ET FRACTURES DU MONDE
- Chapitre 1 : La convulsion du Proche-Orient. Israël/Palestine, Liban, Syrie. Le sort des Chrétiens d’Orient. Jérusalem, ville deux fois sainte.
- Chapitre 2 : Les totalitarismes modernes. De Hannah Arendt à Vladimir Poutine. L’analyse du conflit Russo-Ukrainien. Le fascisme et le mensonge d’État.
- Chapitre 3 : L’Amérique et l’Europe. Les dérives démocratiques (Trumpisme). La construction européenne comme projet spirituel et politique.
- Chapitre 4 : Mondialisation et violence. Terrorisme, économie déshumanisante, montée des populismes.
LIVRE V : ÉTHIQUE, SOCIÉTÉ ET AVENIR DE L’HOMME
- Chapitre 1 : L’homme face à la technique. Bioéthique, début et fin de vie. Le transhumanisme comme nouvelle religion ?
- Chapitre 2 : Le cri de la Terre. L’écologie intégrale (Laudato Si’). Le Christ cosmique. L’urgence climatique comme lieu de conversion.
- Chapitre 3 : Questions de société. La place des femmes dans l’Église et la société. Famille, éducation, transmission. Le scandale des abus.
- Chapitre 4 : La vieillesse et la vulnérabilité. Regards sur la fin de vie, l’exclusion des aînés, la résilience.
CONCLUSION : L’ESPÉRANCE COMME ANTI-DESTIN
- Résumé du parcours.
- L’avenir du christianisme : un christianisme de diaspora et de témoignage.
- Appel à une “insurrection des consciences”.
L’URGENCE DE PENSER
Dans un monde où l’immédiateté règne en maître, où le “tweet” a remplacé le traité et où l’émotionnel submerge le rationnel, prendre le temps de la réflexion n’est plus un luxe, c’est un acte de résistance. Cette somme, intitulée L’Homme, Dieu et le Monde, est le fruit d’une longue marche intellectuelle et spirituelle. Le site rassemble, condense et réorganise près de 600 chroniques, écrites au fil des jours et des événements par Gérard Leroy et ses compagnons de route.
Ce titre n’est pas anodin. Il ne s’agit pas de “Réponses imposées”, mais bien de “Questions en Partage”. L’ambition n’est pas de clore le débat par un dogmatisme rigide, mais de l’ouvrir par une herméneutique féconde. Ces pages sont nées d’une confrontation permanente entre l’actualité la plus brûlante — des attentats de Paris à la guerre en Ukraine, de la crise du Covid aux débats bioéthiques — et une tradition millénaire, celle de la pensée judéo-chrétienne, éclairée par la philosophie, l’histoire et les sciences humaines.
Pourquoi rassembler ces écrits aujourd’hui ? Parce que nous vivons un changement d’époque, un kairos. Nous assistons simultanément à l’épuisement d’un certain modèle de chrétienté sociologique et à la résurgence, souvent violente ou identitaire, du fait religieux. Nous voyons la raison scientifique, triomphante au XIXe siècle, buter sur la quête de sens de l’homme post-moderne. Nous observons une Europe qui doute de ses racines et un monde qui se fracture sous les coups de boutoir des nouveaux totalitarismes et du fanatisme.
Face à cela, deux tentations guettent : le repli identitaire (l’intégrisme, qu’il soit religieux ou laïc) ou la dilution relativiste (où tout se vaut et rien n’est vrai). Cet ouvrage propose une troisième voie : celle du dialogue critique. Une voie où la foi ne craint pas la raison, où l’identité s’enrichit de l’altérité, où la fidélité à la Tradition n’empêche pas l’audace de la Réforme.
À travers cinq grands livres, nous allons traverser l’histoire des idées, revisiter les figures tutélaires de la théologie (d’Augustin à Congar), décrypter les enjeux géopolitiques qui dessinent notre avenir, et plonger au cœur des défis éthiques qui redéfinissent l’humain. C’est une invitation à penser la complexité du monde avec les lunettes de l’espérance, non pas un optimisme béat, mais cette vertu théologale qui, selon la formule de Malraux, est le seul véritable “anti-destin”.
LES FONDEMENTS – FOI, RAISON ET HERMÉNEUTIQUE
Chapitre 1 : Le divorce et la réconciliation
L’histoire intellectuelle de l’Occident est marquée par une blessure, une fracture qui ne cesse de nous hanter : le divorce entre la Science et la Foi, entre la Raison et la Révélation. Pourtant, comme le rappellent nombre de nos chroniques, cette opposition n’a pas toujours été la norme. Au Moyen-Âge, la théologie était la “reine des sciences”, et des esprits comme Thomas d’Aquin n’hésitaient pas à utiliser la philosophie d’Aristote — la science de son temps — pour penser Dieu. Pour eux, la vérité ne pouvait contredire la vérité.
Le drame s’est noué progressivement, avec la montée du rationalisme au siècle des Lumières, puis le triomphe du positivisme au XIXe siècle. On a voulu expliquer le “comment” du monde en évacuant le “pourquoi”. La raison instrumentale a pris le pouvoir, reléguant la foi dans la sphère de l’intime, voire de l’illusion. On a cru que la science allait tout expliquer, tout résoudre, et finalement rendre l’hypothèse Dieu inutile. C’était l’ère du “désenchantement du monde”.
Or, nous sommes entrés dans une nouvelle ère. Le scientisme, cette croyance naïve en la toute-puissance de la science pour répondre aux angoisses existentielles, a montré ses limites. Comme le disait Einstein, dans une formule que nous avons souvent citée : « La science sans la religion est boiteuse, la religion sans la science est aveugle. » Aujourd’hui, le dialogue est non seulement possible, mais nécessaire.
Il ne s’agit pas de mélanger les genres, de faire du concordisme. La science et la foi opèrent sur des plans différents. La science s’occupe des mécanismes, des lois de la nature ; la foi s’occupe du sens, de l’origine et de la fin. Mais ces deux plans se rencontrent dans la conscience de l’homme unifié. Le croyant d’aujourd’hui ne peut pas faire l’économie de la rationalité scientifique ; il ne peut pas croire “contre” la raison. Inversement, le scientifique honnête reconnaît qu’il y a un point où son savoir s’arrête et où commence le mystère.
Jean-Paul II, dans son encyclique Fides et Ratio, a magnifiquement rappelé cette exigence. La foi n’a pas peur de la raison, car c’est le même Dieu qui a créé le monde intelligible et qui se révèle dans l’histoire. Nous plaidons, à travers ces écrits, pour une “théorie du dialogue”. Il faut que l’homme de science renonce à son autosuffisance orgueilleuse, et que le théologien sorte de son ghetto frileux. C’est à ce prix que nous pourrons reconstruire un humanisme intégral.
Chapitre 2 : Qu’est-ce que croire ?
Si la raison a sa place, qu’est-ce alors que la foi ? Il est crucial, comme nous l’avons fait dès l’ouverture de nos chroniques (cf. Article 1), de distinguer la “foi” de la “croyance”.
La croyance, au sens sociologique ou anthropologique, est un phénomène universel. L’homme est un “animal religieux”. Il a besoin de rites, de mythes, de structures pour gérer son angoisse de la mort et du néant. La croyance peut être un système de savoirs, de valeurs, une culture. Elle est souvent une quête de sécurité, une tentative humaine de s’approprier le divin, de le faire entrer dans nos catégories.
La foi chrétienne, elle, est d’un autre ordre. Elle n’est pas d’abord une adhésion à un système de doctrines, mais une rencontre. Elle est réponse à un appel. Comme le soulignait le théologien protestant Paul Tillich, il faut distinguer la Trust (la foi-confiance) des Beliefs (les croyances). La foi est un acte de confiance radicale en Quelqu’un, en Jésus-Christ qui nous révèle le visage du Père.
C’est ici qu’intervient la critique nécessaire de la religion, portée par des géants comme Karl Barth ou Dietrich Bonhoeffer. Pour Barth, la religion est parfois l’ennemi de la foi. La religion peut être une construction humaine, une tour de Babel que nous érigeons pour monter vers Dieu, alors que la foi chrétienne est l’accueil de Dieu qui descend vers l’homme. La religion peut devenir un paravent, un refuge, voire un opium, comme le dénonçait Marx. La foi, au contraire, est une rupture, un risque. Elle accepte de traverser le doute.
Dans notre monde sécularisé, cette distinction est vitale. Beaucoup de nos contemporains rejettent “la religion” — ses dogmes, ses interdits, ses institutions pesantes — mais restent assoiffés de spiritualité et de sens. Ils sont peut-être plus proches de la foi authentique qu’ils ne le pensent. L’enjeu pour le christianisme aujourd’hui n’est pas de restaurer une religion de puissance culturelle, mais de proposer ce chemin de foi nu, dépouillé, qui est une relation vivante. Comme le disait Maurice Bellet, il faut parfois tuer le “Dieu pervers”, ce dieu imaginaire, sadique ou moralisateur que nous avons fabriqué, pour laisser place au Dieu de Jésus-Christ, qui n’est qu’Amour et Liberté.
Chapitre 3 : L’art de l’interprétation (Herméneutique)
Si la foi est rencontre, elle se nourrit d’une Parole. Mais cette Parole nous est parvenue à travers des textes, écrits il y a des millénaires, dans des langues et des cultures radicalement différentes des nôtres. C’est ici que surgit l’impérieuse nécessité de l’herméneutique, c’est-à-dire de l’art de l’interprétation.
Le fondamentalisme est la grande maladie de l’esprit religieux moderne. Qu’il soit chrétien, musulman ou juif, le fondamentaliste refuse l’interprétation. Il veut lire le texte “tel quel”, dans une littéralité mortifère. Il fige la Parole vivante dans une lettre morte. Il refuse l’histoire, il refuse la médiation de l’intelligence. Comme nous l’avons souvent dénoncé (cf. Article 243), le fondamentalisme est une prison de l’esprit, une paresse intellectuelle qui conduit souvent au fanatisme.
À l’opposé, nous nous inscrivons dans la lignée de penseurs comme Claude Geffré ou Paul Ricœur. Pour eux, “il n’y a pas de paroles sans interprétation”. Le texte biblique n’est pas un dictée céleste tombée du ciel. Il est la trace écrite d’une expérience de Dieu vécue par un peuple et des témoins, située dans une histoire.
Lire la Bible aujourd’hui, ce n’est pas répéter ce qu’on disait il y a deux mille ans. C’est chercher ce que le texte veut dire pour nous, aujourd’hui. C’est le fameux “cercle herméneutique” : je lis le texte, et le texte me lit. Je l’interprète avec ma culture, mes questions, ma sensibilité moderne, et en retour, le texte questionne ma vie, déplace mes certitudes.
Prenons l’exemple de la Création. Si je lis la Genèse comme un manuel de physique ou de biologie, je suis en conflit avec Darwin et le Big Bang. C’est l’impasse du créationnisme. Mais si je lis la Genèse comme un récit symbolique, mythique (au sens noble), qui me parle de la relation entre Dieu, l’homme et le cosmos, alors le texte déploie une vérité qui ne s’oppose pas à la science, mais qui lui donne un sens (cf. Article 224, 578).
Ce travail d’interprétation est risqué. Il demande de l’humilité et du travail. Il faut accepter que nos dogmes, nos formulations théologiques, soient eux aussi marqués par l’histoire. Le langage de la foi n’est pas figé pour l’éternité. Il doit être traduit, “inculturé” à chaque époque. Comme le disait Geffré, le christianisme doit courir le “risque de l’interprétation” s’il veut rester vivant et audible pour nos contemporains. Sans cet effort herméneutique, la foi devient une pièce de musée, vénérable mais incompréhensible. Avec lui, elle redevient une Parole de feu, capable d’éclairer les défis de la bioéthique, de l’écologie ou de la politique.
C’est armés de cette triple exigence — dialogue avec la raison, foi purifiée de la religiosité, et courage de l’interprétation — que nous pouvons aborder l’histoire de l’Église et les défis du monde, objets des livres suivants.
UNE HISTOIRE VIVANTE DE L’ÉGLISE ET DES FIGURES SPIRITUELLES
L’Église n’est pas une idée abstraite née dans le cerveau de quelques penseurs. C’est une chair, une histoire, un peuple en marche. Elle est faite d’hommes et de femmes qui, depuis vingt siècles, tentent, avec leur grandeur et leurs misères, de vivre de l’Évangile. Ce deuxième livre n’est pas un manuel d’histoire ecclésiastique exhaustif, mais une traversée des moments fondateurs, des crises salutaires et des figures lumineuses qui ont façonné ce que nous sommes. C’est une mémoire vive, indispensable pour comprendre le présent.
Chapitre 1 : Les origines – Du sérail de Jérusalem à l’Empire romain
Tout commence à Jérusalem, dans l’effervescence de la Pentecôte (cf. Article 55). Une petite communauté se rassemble, effrayée mais brûlante d’une nouvelle inouïe : Jésus le Nazôréen est vivant. Ce noyau primitif est profondément juif. Ils vont au Temple, ils respectent la Torah. Mais très vite, une tension surgit. L’Esprit pousse les portes. L’Évangile est trop grand pour rester confiné à une seule nation.
C’est là qu’interviennent les géants des origines : Pierre et Paul. Pierre, le roc, l’homme de l’institution naissante, et Paul, le converti, l’homme du souffle et de l’ouverture aux Gentils. Le “Concile de Jérusalem” marque la première grande crise et la première grande décision : on ne peut imposer la Loi juive aux convertis païens. Le christianisme s’émancipe de sa matrice pour devenir universel.
L’aventure se déplace alors vers le cœur du monde d’alors : Rome (cf. Art. 50, 98). Il faut imaginer ce choc culturel. Paul arrive à Corinthe (Art. 212), ville de débauche et de commerce, ou à Rome, capitale de la puissance et de l’orgueil. Les premiers chrétiens sont des marginaux, souvent des esclaves, des femmes, des pauvres. Ils apportent une nouvelle inouïe, scandaleuse pour la raison grecque et la puissance romaine : Dieu s’est fait homme, et il a été crucifié. Ils refusent le culte de l’Empereur, non par sédition politique, mais par fidélité spirituelle.
Le pouvoir réagit par la violence. L’épisode de l’incendie de Rome sous Néron en 64 (cf. Art. 48, 143, 406) est emblématique. Néron, empereur histrion et cruel, cherche un bouc émissaire et jette les chrétiens aux fauves ou en fait des torches vivantes. Pierre et Paul y laisseront la vie. Mais, comme le dira Tertullien, “le sang des martyrs est semence de chrétiens”. À Lyon, en 177 (Art. 387), la jeune esclave Blandine tient tête à la puissance romaine par sa seule foi. Ces premiers siècles nous rappellent que le christianisme est né dans la précarité, la persécution et le témoignage (le martyre), loin de tout pouvoir temporel. Une leçon à méditer quand l’Église est tentée par la puissance.
Chapitre 2 : Les Pères et les Docteurs – L’âge d’or de la pensée
Une fois la paix de l’Église établie sous Constantin, un autre défi surgit : comment dire la foi ? Comment exprimer le mystère de Dieu avec les mots des hommes ? C’est le temps des grands conciles et des Pères de l’Église. Ce n’est pas une période de calme, mais de bouillonnement intellectuel intense, parfois violent.
Les hérésies foisonnent. Arius (Art. 198, 367) prétend que le Fils n’est pas l’égal du Père, simplifiant le mystère pour le rendre acceptable à la raison. La Gnose (Art. 52, 360) tente de dissoudre le christianisme dans un savoir ésotérique élitiste, méprisant la chair. Face à eux, des géants se lèvent. Irénée de Lyon, dès le IIe siècle, défend l’unité de Dieu et la bonté de la création. Athanase d’Alexandrie (Art. 101, 123, 381), inlassable exilé, tient bon sur l’essentiel : si le Christ n’est pas Dieu, nous ne sommes pas sauvés. C’est lui qui sauve la foi de Nicée.
Puis vient l’immense figure d’Augustin d’Hippone (Art. 44, 573). Berbère romain, intellectuel brillant, âme tourmentée, il raconte dans ses Confessions son itinéraire de la débauche à la grâce. Augustin est le père de l’Occident chrétien. Il pense le temps, la liberté, le péché, la grâce, l’histoire (dans La Cité de Dieu). Il nous apprend que “Dieu est plus intime à moi-même que moi-même”.
En Orient, les Pères Cappadociens comme Grégoire de Nysse (Art. 150, 392, 485) développent une théologie mystique et anthropologique vertigineuse : l’homme est créé pour devenir Dieu, pour participer à la vie divine.
Bien plus tard, au XIIIe siècle, alors que l’Europe redécouvre Aristote grâce aux arabes (Art. 428), un autre géant apparaît : Thomas d’Aquin (Art. 4, 146, 331). Avec son maître Albert le Grand (Art. 377), il ose l’impensable : réconcilier la foi chrétienne avec la raison païenne d’Aristote. Contre ceux qui ont peur de la nouveauté intellectuelle, Thomas affirme que toute vérité vient de Dieu. Il construit une cathédrale de pensée, la Somme Théologique, qui structure encore l’esprit catholique. Ces figures nous montrent qu’il n’y a pas de foi vivante sans un immense travail de l’intelligence.
Chapitre 3 : Crises, Schismes et Réformes – Le temps des déchirures
L’histoire de l’Église n’est pas un long fleuve tranquille. Elle est faite de crises nécessaires et de déchirures douloureuses. Le Moyen-Âge, loin de la légende noire obscurantiste, est une époque de contrastes violents. D’un côté, la réforme monastique : Cluny (Art. 8, 89), phare de la chrétienté, puis Cîteaux (Art. 583), le retour à la pauvreté radicale. De l’autre, la tentation de la puissance et de la richesse.
C’est contre une Église trop riche et trop puissante que se lève le “Poverello”, François d’Assise (Art. 476). Il ne condamne personne, il ne théorise pas : il vit l’Évangile à la lettre, nu et joyeux. Il répare l’Église en revenant à la source.
Mais les institutions ont la peau dure. Les crises s’accumulent : le Grand Schisme d’Orient en 1054 (Art. 510) sépare tragiquement Rome et Constantinople, une blessure encore ouverte aujourd’hui (Art. 541). Puis vient le temps des papes en Avignon, des conclaves politiques, de la décadence (Art. 351, 352).
C’est sur ce terreau que naît la Réforme protestante. Il est temps, comme nous y invite l’histoire (Art. 27, 391, 484), de porter un regard apaisé sur Martin Luther. Ce n’était pas un démon orgueilleux, mais un moine angoissé par son salut, scandalisé par le trafic des indulgences qui vendait la grâce de Dieu. Son “Non” fut un cri de conscience. Le drame est que l’Église de l’époque n’a pas su entendre cet appel à la conversion, provoquant la déchirure de la chrétienté occidentale. Aujourd’hui, catholiques et protestants peuvent reconnaître ensemble que Luther a remis la Parole de Dieu et la Grâce au centre, même si le prix de la division fut terrible.
Chapitre 4 : Le souffle de Vatican II et l’Église de demain
Nous arrivons à notre temps. Après la crise moderniste où l’Église s’est raidie face au monde moderne, le XXe siècle a vu surgir un printemps inattendu : le Concile Vatican II. Ce ne fut pas une génération spontanée, mais le fruit du travail de théologiens prophétiques souvent suspectés en leur temps.
Yves Congar (Art. 230), dominicain, a passé sa vie à penser l’Église non plus comme une pyramide hiérarchique, mais comme le “Peuple de Dieu” en marche, et à œuvrer pour l’unité des chrétiens. Joseph Moingt (Art. 184, 308), jésuite centenaire, a inlassablement appelé à un “humanisme évangélique”, une foi qui se vit hors des murs, dans le tissu des relations humaines.
Vatican II (Art. 207, 525) a marqué une rupture fondamentale : la fin de l’anathème, le choix du dialogue avec le monde, avec les autres religions, avec la culture. C’est ce souffle que tente aujourd’hui de raviver le Pape François (Art. 51, 116, 382). Contre le “cléricalisme” (Art. 15), cette maladie qui transforme le service en pouvoir et qui est à la racine des abus, François prône la “synodalité” : marcher ensemble.
L’Église de demain ne sera plus une forteresse assiégée, ni une puissance politique. Elle sera, selon le mot de François, un “hôpital de campagne” après la bataille. Une Église pauvre pour les pauvres, une Église de la rencontre, capable de sortir de ses sacristies pour aller aux périphéries. C’est là, dans la fragilité et le service, qu’elle retrouvera sa crédibilité et la force de son témoignage originel.

L’homme, dieu et le Monde, une traversée des Questions en Partage
LE DÉFI DU DIALOGUE INTERRELIGIEUX ET DE LA LAÏCITÉ
Si le siècle précédent fut celui des idéologies meurtrières, le nôtre semble être celui des identités convulsives. La question de l’Autre — l’autre culture, l’autre religion, l’autre tout court — est devenue centrale. Dans un monde globalisé où les frontières s’effacent pour les marchandises mais se hérissent pour les hommes, comment vivre ensemble ? Ce Livre III explore les ressources spirituelles et politiques nécessaires pour passer du “choc des civilisations” à la rencontre des altérités.
Chapitre 1 : Le visage de l’Autre – Fondement de toute éthique
Avant d’être une question politique ou religieuse, la rencontre est une question philosophique fondamentale. C’est ici que la pensée d’Emmanuel Lévinas, souvent convoquée dans nos chroniques (cf. Art. 6, 13, 46, 260, 411), nous sert de boussole. Pour Lévinas, l’éthique ne commence pas par des règles abstraites, mais par l’irruption du Visage d’autrui. Le visage est ce qui résiste à ma volonté de puissance. Il est nu, sans défense, et pourtant il m’ordonne : “Tu ne tueras pas”.
Dans notre culture du “Même”, où l’on cherche souvent à réduire l’autre à ce que l’on connaît, à l’assimiler (Art. 364), Lévinas nous rappelle que l’Autre reste radicalement Autre. C’est la trace de l’Infini. Dieu ne se donne pas à voir directement, Il passe par la responsabilité pour le prochain. “La crainte pour autrui est le commencement de la crainte de Dieu.”
Cette philosophie de l’altérité éclaire notre lecture des textes bibliques fondateurs, notamment le mythe de Babel (Art. 17, 356). On a souvent lu Babel comme une punition divine : les hommes, voulant monter jusqu’au ciel par une tour unique (le totalitarisme du “Même”), sont dispersés par la confusion des langues. Mais une lecture plus profonde y voit une bénédiction : Dieu empêche la clôture totalitaire. Il veut la diversité. La Pentecôte (Art. 190) n’annule pas Babel, elle ne restaure pas une langue unique ; elle permet à chacun de comprendre l’autre dans sa propre langue. Le pluralisme n’est pas un accident de l’histoire, c’est une volonté du Créateur pour empêcher l’homme de se prendre pour Dieu.
Ainsi, le dialogue (Art. 137, 264) n’est pas une simple conversation de salon ou une négociation diplomatique. C’est une ascèse. Dialoguer, ce n’est pas vouloir convaincre l’autre, c’est accepter d’être dépossédé de ses certitudes pour accueillir une vérité qui nous dépasse tous les deux.
Chapitre 2 : L’Islam et l’Occident – Sortir des fantasmes
Aucun sujet n’est plus chargé de passions, de peurs et de malentendus que la relation entre l’Islam et l’Occident. Nos chroniques s’attachent à déconstruire les amalgames pour retrouver la complexité du réel.
D’abord, il y a l’histoire, souvent oubliée. Nous avons rappelé (Art. 3, 226, 428, 482, 550) la splendeur de la civilisation arabo-musulmane, notamment sous les Abbassides à Bagdad ou en Andalousie. C’est grâce aux traducteurs arabes de la “Maison de la Sagesse” que l’Occident a redécouvert Aristote et la science grecque. L’Islam n’est pas extérieur à l’Europe ; il a contribué à forger son identité intellectuelle.
Ensuite, il y a la nécessité vitale de distinguer l’Islam (religion) de l’islamisme (idéologie politique totalitaire). Nous avons analysé les racines de ce dévoiement (Art. 54, 139, 469), du wahhabisme saoudien du XVIIIe siècle à la confrérie des Frères Musulmans au XXe siècle. L’islamisme n’est pas une résurgence du Moyen-Âge, c’est une maladie moderne de l’Islam, une réaction identitaire face à une modernité perçue comme humiliante. Le traumatisme de la chute du califat et de la colonisation a nourri ce ressentiment (Art. 226).
En France, cette question est surdéterminée par la blessure non cicatrisée de la guerre d’Algérie (Art. 45, 141). La mémoire est à vif. L’intégration (Art. 364) ne peut se faire ni par l’assimilation forcée (nier l’origine), ni par le communautarisme (nier le commun), mais par une reconnaissance réciproque.
Le défi théologique est aussi immense : comment penser l’Autre religieux ? Le Coran reconnaît les “Gens du Livre” (Art. 551), et une figure comme celle d’Ismaël (Art. 446, 498) offre une clé de lecture audacieuse : l’Islam se revendique de la descendance d’Abraham par le fils exclu, Ismaël. Il y a là, pour les chrétiens et les juifs, un appel à reconnaître une fraternité spirituelle, même dans la divergence dogmatique.
Chapitre 3 : Le mystère d’Israël – La racine porteuse
Le dialogue avec le Judaïsme n’est pas un dialogue comme les autres pour le chrétien. C’est un dialogue avec sa propre racine. “Le salut vient des Juifs”, dit Jésus. Nous avons exploré l’histoire d’Israël (Art. 25, 34, 298, 350, 522), non comme une pièce de musée, mais comme la matrice de notre foi.
La Bible hébraïque nous apprend le respect du Nom imprononçable (Art. 562), l’importance de la mémoire inscrite au seuil des maisons (la Mezouzah, Art. 563), et l’écoute fondatrice du Shema Israël (Art. 213). Jésus était juif, il priait les psaumes, il allait à la synagogue (Art. 576), il célébrait la Pâque (Art. 11). On ne peut comprendre le christianisme en l’arrachant de ce terreau.
Mais cette histoire est aussi celle d’une tragédie : l’antisémitisme chrétien. Né très tôt, renforcé à l’An Mil (Art. 94), il a pavé la route de l’horreur. La Shoah, Auschwitz (Art. 57, 113), marque une rupture dans la civilisation et dans la théologie. Comment penser Dieu après Auschwitz ? Cette question hante la modernité. Elle nous oblige à renoncer définitivement à toute théologie de la substitution (l’Église remplaçant Israël) pour entrer dans une théologie de l’Alliance jamais révoquée.
Le lien avec l’État d’Israël aujourd’hui (Art. 32, 350) ajoute une complexité géopolitique à ce lien spirituel, mais la distinction doit demeurer : le soutien au droit à l’existence d’Israël ne signifie pas l’aveuglement politique, et la critique politique ne doit jamais servir de masque à l’antisémitisme.
Chapitre 4 : La Laïcité en question – Un art de vivre ensemble
Face à ce foisonnement religieux, la France a inventé un modèle singulier : la laïcité. Mais de quelle laïcité parlons-nous ? Nos chroniques (Art. 117, 385, 442, 531) plaident pour une clarification salutaire.
Il faut distinguer la laïcité de l’État et la laïcité de la société. L’État doit être laïque, c’est-à-dire neutre, incompétent en matière religieuse, ne privilégiant aucun culte. C’est une laïcité d’abstention qui garantit la liberté de tous. Mais la société, elle, n’est pas laïque au sens où elle serait vide de religion. Elle est plurielle. Les citoyens ont le droit d’exprimer leurs convictions, y compris religieuses, dans l’espace public, tant que l’ordre public est respecté.
Le danger qui nous guette est le glissement vers un “laïcisme” (Art. 117), une sorte de religion d’État athée qui voudrait repousser le religieux dans la seule sphère privée, voire l’invisibiliser totalement (cf. l’affaire des affiches RATP, Art. 229). Cette conception, héritée d’un combat anticlérical daté (Art. 15), est aujourd’hui contre-productive. Elle nourrit le sentiment d’exclusion chez les croyants, notamment musulmans, et favorise les replis identitaires qu’elle prétend combattre.
Comme le soulignait René Rémond (Art. 72) ou Aristide Briand, l’esprit de la loi de 1905 est un esprit de liberté, pas d’interdiction. L’enseignement catholique (Art. 233, 251), par exemple, participe au service public d’éducation avec son caractère propre, dans le respect de cette laïcité ouverte.
L’école a un rôle majeur à jouer (Art. 531). Non pas pour enseigner la foi (catéchèse), mais pour enseigner le “fait religieux” : donner aux élèves les clés culturelles et historiques pour comprendre le monde, pour décrypter un tableau de la Renaissance ou comprendre un conflit géopolitique. L’inculture religieuse est le terreau du fanatisme. La laïcité bien comprise est le cadre juridique et politique qui permet à des hommes et des femmes de convictions différentes de travailler ensemble au Bien Commun (Art. 112, 284, 374), sans jamais réduire l’autre à sa croyance ou à son incroyance.
GÉOPOLITIQUE ET FRACTURES DU MONDE
Le théologien ne vit pas hors-sol. Sa réflexion s’enracine dans le terreau rugueux de l’histoire. Les “Questions en Partage” n’ont cessé de scruter l’actualité internationale, non pas en experts géostratèges, mais en veilleurs soucieux de la dignité humaine. De la poudrière du Proche-Orient aux steppes ensanglantées de l’Ukraine, ce Livre IV tente de décrypter les fractures d’un monde en quête de repères.
Chapitre 1 : La convulsion du Proche-Orient – Terre de Dieu, terre de sang
C’est là que tout a commencé, et c’est là que tout semble se nouer tragiquement. Le Proche-Orient n’est pas une zone de conflit comme les autres ; c’est le berceau des monothéismes, un espace saturé de mémoire et de sacré.
Au cœur de la tourmente : Israël et la Palestine. Nos chroniques (Art. 18, 32, 73, 451) refusent la vision manichéenne. Elles rappellent l’histoire longue, depuis les Philistins (Art. 539) jusqu’aux tragédies modernes. L’attaque du Hamas du 7 octobre 2023 a marqué une rupture dans l’horreur, révélant la nature totalitaire de l’islamisme radical (Art. 399). Mais la réponse ne peut être la vengeance aveugle. La sécurité d’Israël, inaliénable, ne se construira pas sur le déni des droits palestiniens. Il faut sortir de la “logique de la violence” pour retrouver celle du politique.
Au centre de ce nœud gordien : Jérusalem (Art. 86, 182). Ville “deux fois sainte”, terrestre et céleste, elle n’appartient à personne parce qu’elle appartient à tous. Elle est la capitale spirituelle indivisible des trois monothéismes. Vouloir en faire la possession exclusive d’un seul camp, c’est nier sa vocation universelle.
Le regard se porte aussi vers la Syrie et le Liban, terres martyres. Nous avons relayé les cris d’Alep assiégée (Art. 278) et analysé la complexité du système confessionnel libanais (Art. 473), modèle de coexistence fragile mais précieux. Dans ce chaos, une question nous hante : le sort des Chrétiens d’Orient (Art. 120, 205). Ils ne sont pas des “résidus” de l’histoire ou des invités, mais des autochtones, présents bien avant l’Islam. Leur exode, forcé par la barbarie de Daech (Art. 235, 465) ou par la misère, est une amputation pour l’Orient. Un Orient sans chrétiens ne serait plus l’Orient, mais une terre uniforme et appauvrie.
Chapitre 2 : Les totalitarismes modernes – Le retour des démons
Nous pensions le totalitarisme enfoui dans les cendres du XXe siècle. Nous avions tort. Guidés par la pensée lumineuse de Hannah Arendt (Art. 63, 375, 544), nous avons vu resurgir le monstre sous de nouveaux visages.
Le totalitarisme n’est pas une simple dictature. C’est un système qui veut refaire l’homme, supprimer la pluralité, et qui repose sur le mensonge et la terreur. C’est cette grille de lecture qui nous permet de comprendre la Russie de Vladimir Poutine (Art. 172, 560). L’homme du KGB n’a jamais accepté la fin de l’Empire soviétique. Il a construit un système mafieux qui a muté en fascisme nationaliste, utilisant l’Église orthodoxe comme un instrument de pouvoir (cf. la lettre ouverte au Patriarche Kyrill, Art. 193, 379).
La guerre en Ukraine (Art. 41, 291, 537) n’est pas un conflit territorial banal. C’est le choc entre deux mondes : celui de la démocratie libérale (avec tous ses défauts) et celui de l’autocratie impériale. L’Ukraine paye le prix du sang pour son désir de liberté. Poutine, en violant la Charte de l’ONU, veut détruire l’ordre international fondé sur le droit pour lui substituer la loi du plus fort. Ce conflit nous concerne intimement : c’est notre conception de la liberté qui se joue à Kiev ou à Marioupol.
Chapitre 3 : L’Amérique et l’Europe – L’Occident face à lui-même
Pendant ce temps, l’Occident doute. Les États-Unis, cette “démocratie modèle”, ont traversé avec la présidence de Donald Trump (Art. 163, 388, 540) une crise existentielle majeure. Nous avons analysé ce phénomène non comme un accident, mais comme le symptôme d’une fracture profonde. Le populisme, le mensonge érigé en méthode de gouvernement (“faits alternatifs”), l’alliance avec une droite religieuse fondamentaliste (Art. 328, 347) ont ébranlé les institutions. L’Amérique est un colosse aux pieds d’argile, déchiré par ses démons raciaux et sociaux.
Face à ces tempêtes, l’Europe (Art. 41, 201, 237) cherche son destin. Est-elle un simple marché ? Un musée ? Ou une puissance spirituelle et politique ? Nos chroniques plaident pour une “Europe puissance”, capable d’autonomie stratégique, mais surtout pour une Europe fidèle à son âme. Cette âme est faite de la rencontre entre Jérusalem (la foi), Athènes (la raison) et Rome (le droit). L’Europe ne se fera pas contre les nations, mais elle ne survivra pas si elle cède aux nationalismes étroits. Elle est le laboratoire d’une fraternité possible au-delà des frontières.
Chapitre 4 : Mondialisation et violence – La crise du sens
Enfin, ce livre se penche sur les pathologies de la mondialisation. Nous vivons dans un “village global” (Art. 255), mais ce village est traversé de murs.
La violence a changé de visage. Le terrorisme (Art. 119, 354), qu’il soit islamiste ou suprémaciste, est une guerre asymétrique qui vise à semer la terreur pour paralyser les démocraties. Il se nourrit du vide spirituel et des frustrations identitaires. Nous avons souligné (Art. 177) que le djihadisme séduit souvent des jeunes déculturés, en quête d’une cause absolue dans un monde relativiste.
Mais la violence est aussi économique (Art. 358, 415). Une économie dérégulée, qui place le profit au-dessus de l’homme, est une machine à exclure. La crise des Gilets Jaunes en France (Art. 169, 414, 530) fut le cri de détresse de cette “France périphérique” qui se sent méprisée et abandonnée. C’était une demande de reconnaissance autant que de pouvoir d’achat.
Face à ce monde “liquide” et incertain (Art. 404), la tentation est grande de se réfugier dans les paradis artificiels ou les identités meurtrières. La réponse chrétienne et humaniste est celle de la résistance. Résister à la haine, résister au mensonge, résister à la déshumanisation. C’est le combat de l’intelligence et de la compassion.
ÉTHIQUE, SOCIÉTÉ ET AVENIR DE L’HOMME
Le monde change, et l’homme avec lui. Jamais dans l’histoire nous n’avons eu autant de pouvoir sur nous-mêmes et sur notre environnement. Ce pouvoir vertigineux nous oblige. L’éthique n’est plus une simple régulation des mœurs, elle est une question de survie et de définition de l’humain. Ce dernier livre explore les frontières de la vie, le rapport à la nature et les fractures de notre société.
Chapitre 1 : L’homme face à la technique – Prométhée déchaîné
La science nous dit “comment” faire, mais elle ne nous dit pas “si” nous devons le faire. C’est tout l’enjeu de la bioéthique (Art. 311, 396, 580).
Au commencement de la vie, le statut de l’embryon divise : “presque rien” pour les uns, “presque tout” pour les autres (Art. 158). L’Église, à travers des documents comme Dignitas Personae (Art. 311), rappelle que l’être humain ne peut jamais être traité comme un matériau de laboratoire. La technique de l’Aide Médicale à la Procréation (Art. 518) répond à une souffrance légitime (l’infertilité), mais elle ouvre la porte à une marchandisation du vivant si elle n’est pas encadrée par une réflexion sur la filiation et la dignité.
À la fin de la vie, le débat sur l’euthanasie et le suicide assisté (Art. 83, 575) pose la question de la liberté ultime. Mais quelle liberté ? Celle de supprimer celui qui souffre, ou celle d’être accompagné sans acharnement ni abandon ? La réponse éthique réside dans le refus de l’indignité et le développement des soins palliatifs : soulager la douleur pour laisser place à la relation jusqu’au bout.
Plus radical encore est le défi du transhumanisme (Art. 454, 501). Ce mouvement, né dans la Silicon Valley, ne cherche pas seulement à soigner l’homme, mais à l’augmenter, voire à vaincre la mort par la technologie. C’est une nouvelle religion sans Dieu, une gnose technologique qui méprise la finitude corporelle. Face à ce rêve de toute-puissance, le christianisme rappelle que notre limite n’est pas un défaut de fabrication, mais la condition de notre humanité et de notre relation aux autres. L’homme n’est pas une machine à optimiser, c’est un mystère à habiter.
Chapitre 2 : Le cri de la Terre – Vers une écologie intégrale
La crise écologique n’est pas un problème technique à résoudre par plus de technique. C’est une crise spirituelle, une rupture de l’Alliance entre l’homme et la Création.
L’encyclique Laudato Si’ du Pape François (Art. 68, 200, 457) a marqué un tournant décisif. Elle relie le “cri de la terre” et le “cri des pauvres”. On ne peut pas sauver la planète sans justice sociale. L’écologie doit être “intégrale”. Il ne s’agit pas de peindre le capitalisme en vert, mais de changer de paradigme : passer de la prédation à la contemplation, de la consommation à la sobriété heureuse.
Pour le chrétien, la nature n’est pas une matière inerte, c’est la Création, la “Maison Commune”. La théologie redécouvre le Christ Cosmique (Art. 292, 440) : le Verbe s’est fait chair, il a assumé la matière. Par sa Résurrection, il entraîne toute la création vers son accomplissement. Sauver une forêt ou protéger la biodiversité, ce n’est pas du jardinage, c’est une œuvre de rédemption.
L’urgence climatique (Art. 272) nous place devant un choix de civilisation. Comme le soulignait Bruno Latour (Art. 319), il nous faut “atterrir”, redéfinir nos conditions d’existence sur une terre finie. C’est un appel à la conversion : accepter que nous ne sommes pas les propriétaires du monde, mais ses gardiens fragiles.
Chapitre 3 : Questions de société – Femmes, Famille et Vérité
Notre société est traversée par des mutations profondes qui interrogent les structures traditionnelles.
La place des femmes est un lieu de tension majeur, y compris dans l’Église. Nous avons rappelé (Art. 131, 203, 228, 321) que si les structures religieuses ont souvent été patriarcales, l’Évangile est porteur d’une émancipation radicale. Jésus parle aux femmes, elles sont les premières témoins de la Résurrection (les “apôtres des apôtres”). L’Église doit aujourd’hui honorer cette égalité baptismale dans ses structures de décision, sans quoi elle se coupe de la moitié de l’humanité et de sa propre source.
Les questions de genre (Art. 129) agitent les esprits. Il faut distinguer l’idéologie qui nierait toute différence sexuelle de la légitime distinction entre sexe biologique et construction sociale. L’accueil des personnes homosexuelles (Art. 9, 431) demande de sortir des jugements moraux hâtifs pour écouter les personnes.
Mais l’Église elle-même a été frappée de plein fouet par le scandale des abus sexuels (Art. 397). Le rapport de la CIASE a révélé l’ampleur systémique du mal. Ce n’est pas seulement l’affaire de quelques “brebis galeuses”, c’est le fruit d’un cléricalisme (Art. 15) qui a sacralisé le pouvoir et fait taire les victimes. La vérité, aussi douloureuse soit-elle, est le seul chemin de reconstruction.
Chapitre 4 : La vieillesse et la vulnérabilité – La mesure de notre humanité
Enfin, une société se juge à la manière dont elle traite ses membres les plus fragiles. Or, notre monde obsédé par la performance et la jeunesse éternelle a du mal avec la vieillesse.
La vieillesse est souvent vécue comme un naufrage, une exclusion sociale (Art. 109, 164, 407, 474). Les “vieux” sont devenus des “inutiles” aux yeux du marché. Pourtant, dans les sociétés traditionnelles, l’ancien est la mémoire et la sagesse.
La crise du Covid (Art. 153, 511) a brutalement révélé notre vulnérabilité commune. Nous nous croyions invincibles, un virus nous a mis à genoux. Mais cette vulnérabilité est aussi une chance : elle nous rappelle que nous avons besoin les uns des autres. C’est l’éthique du “Care”, du soin (Art. 196).
La résilience (Art. 145), concept popularisé par Boris Cyrulnik, nous montre que la blessure n’est pas un destin. On peut se reconstruire. Le chrétien y lit le mystère pascal : la vie peut jaillir de la mort. Accueillir la fragilité, la sienne et celle de l’autre, c’est le sommet de l’humanité.
L’ESPÉRANCE COMME ANTI-DESTIN
Nous voici au terme de ce long voyage à travers les “Questions en Partage”. De la métaphysique à la géopolitique, de l’histoire ancienne aux défis du transhumanisme, nous avons tenté de tisser un fil rouge : celui du Sens.
Qu’avons-nous appris ?
Que la complexité du monde ne se résout pas par des slogans simplistes.
Que la foi n’est pas une forteresse pour se protéger du réel, mais une lumière pour l’habiter.
Que l’Autre n’est pas un enfer, mais une promesse.
L’avenir du christianisme en Occident ne réside pas dans la restauration d’une puissance perdue. Nous sommes désormais, et peut-être pour longtemps, en situation de diaspora, de minorité (Art. 202, 258, 345). Mais le sel n’a pas besoin d’être la montagne pour donner de la saveur (Art. 548). Il suffit d’une pincée. Un christianisme de témoignage, libre, critique et fraternel, a plus d’avenir qu’un christianisme d’identité et de nostalgie.
Face aux prophètes de malheur, face à la collapsologie ambiante ou au retour des totalitarismes, le chrétien oppose une vertu modeste mais tenace : l’Espérance (Art. 536, 586).
L’espérance n’est pas l’optimisme. L’optimisme pense que “ça va s’arranger”. L’espérance sait que tout peut s’effondrer, mais continue de planter un pommier aujourd’hui même si la fin du monde est pour demain (comme le disait Luther). Elle est “l’anti-destin” (Art. 275).
C’est l’appel final de ces 600 chroniques : une insurrection des consciences (Art. 180). Ne pas subir. Ne pas se résigner à la bêtise, à la haine, à la destruction de la planète.
“Le grain tombé en terre, s’il meurt, porte beaucoup de fruit” (Art. 600). C’est la loi de la vie, c’est la loi de l’amour, c’est la loi du Royaume. L’histoire n’est pas finie. Elle est, à chaque instant, une question qui nous est posée. À nous de répondre.
Gérard Leroy et ses amis.



















